Retour sur le colloque annuel du CECCOPOP (Université de Paris 12) sur la “Communication politiquequi s’est tenu le 1er juin dernier et dont les thématiques tournaient autour de l’élection présidentielle. 

Territoires Publics retranscrit ci-dessous la première intervention de cette journée :  

Personnalisation et construction de la légitimité

Juan ALONSO
CECCOPOP – Université de Paris 12
Enseigne la sémiotique de l’image politique

Le décryptage de la campagne des principaux candidats à la dernière élection présidentielle a conduit Juan ALONSO à identifier les trois faits majeurs de leur stratégie de communication : la logique marketing, l’obsession de l’identité et l’hypertrophie de l’ego.

A- Un discours inscrit dans l’histoire sur le mode mythologique voire onirique 

  • Cette période a démontré que les candidats étaient davantage préoccupés par mettre en avant l’image de soi que leurs compétences programmatiques : l’« être » (ou encore le qui ?) plutôt que le « faire » (autrement dit le comment ?).
  • Cette hypertrophie de l’ego s’exprime notamment à travers l’habitude prise par les deux principaux candidats d’inviter dans ses discours la petite histoire (la leur) dans la grande Histoire (les figures emblématiques de l’histoire de France). 
  • Certains vont jusqu’à adapter les règles du récit mythologique à leurs discours, reprenant à leur compte ce que Claude Lévi-Strauss nommait le « principe de bricolage ». Pour le philosophe structuraliste, la cohérence du discours mythologique n’est pas fondée sur un récit logique puisqu’il mêle des éléments d’une extrême hétérogénéité. Il se construit et ne prend de sens que par l’analogie. Donc, lorsque Nicolas Sarkozy associe Georges Pompidou et Léon Blum, ou le général de Gaulle et Jean Jaurès, son discours est bien, comme dans la mythologie, analogique et non pas logique.
  • Selon M. Alonso, cette reconstruction relève aussi d’un processus onirique bien connu : l’inversion du temps dans le rêve, Les coups frappés à sa porte dont le dormeur rêve ont été provoqués en amont par un bruit extérieur que le rêve a intégré dans son récit. Autrement dit, à partir d’une grille du présent on se construit un passé de manière à ce que les éléments du présent se justifient dans l’avant. Cette rhétorique se retrouve dans les discours de Nicolas Sarkozy où c‘est l’après qui construit l’avant, le « j’ai changé » et les appels vibrants aux héros du socialisme qui lui construisent un visage d’humanité.

B- L’identité présidentielle dans les logiques marketing 

  • Les principaux candidats ont fait de l’identité la pierre angulaire de leur discours : « qu’est-ce qu’être français ? ». Pour Sarkozy la citoyenneté est destinée, pour Royal elle doit être participative…

  • D’autre part, pour se distinguer entre eux, les deux principaux candidats ont adopté à l’égard de leur concurrent direct un discours d’imitation – distinction. L’adoption des thèmes familiers de l’adversaire (le travail pour Sarkozy, la Nation pour Royal) les a donc conduit à se définir à travers une stratégie mouvante et continue de positionnement et repositionnement.

C’est ce dernier thème que Juan ALONSO a choisi de développer en portant plus particulièrement son attention sur le vainqueur de l’élection présidentielle. 

1- Une logique érigée en modèle (de l’ordre du paradigmatique) 

L’universitaire décèle dans les discours de Nicolas Sarkozy l’expression la plus aboutie des recettes de marketing politique qu’il résume dans l’oxymore que forme le couple mimesis et différenciation. Chacun des candidats ne se différencie de son adversaire qu’en reprenant à son compte ses idées :
       - Chacun a pris chez l’autre les thèmes traditionnels du camp adverse pour se les approprier différemment.
       - Devenue la thématique des candidats, l’identité de l’un ne peut exister que par la distinction avec l’autre. 
       - Chacun essaie donc, sans craindre de se contredire, de se distinguer de l’autre.

Il en découle une impression de mouvement permanent et donc une difficulté parfois pour le public à identifier clairement son candidat. Dans cette logique, chaque candidat n’agit plus, il attend que l’autre agisse…
… mais à ce jeu on peut aussi perdre son âme, comme Mme Royal qui a fini par perdre sa gauche suite à ses discours déviants. 

2- Une logique érigée en système (de l’ordre du syntagmatique) 

« Le caractère est le quoi du qui » (Paul Ricœur) : la parole tenue est un maintien de soi du côté de l’innovation et d’une exigence nouvelle dans le faire du politique. Pour continuer à être soi-même, il faut donc changer ! 

Les trois principaux candidats ont joué sur ce registre de la construction d’une identité, une identité comme un maintien de soi, même si cela a pu choquer certains. Nicolas Sarkozy l’a déclaré à plusieurs reprises : « Je demande à mes amis de me laisser libre » ; « j’ai changé » ; ou encore l’appel à l’ouverture qui sans doute trop grande a conduit les siens, au lendemain de l’élection présidentielle, à le rappeler à revenir à son identité (« je suis favorable à l’ouverture, oui, même jusqu’aux sarkozystes… », comme l’a précisé M. Devedjian). 

Autant pour illustrer que pour démontrer le paradoxe de cette rhétorique, Juan ALONSO reprend un dossier sur « la trahison » publié dans Le Point au lendemain de la présidentielle. On peut y lire une interview de M. Eric Besson qui se défend d’avoir abandonné son camp : « je n’ai pas trahi, (…) le PS était un outil (…) mais pas mon camp. ». Il ajoute que « [son] camp c’est la France ». Ce n’est que parce que le PS a trahi par sa vision pessimiste de la France qu’il a décidé de rejoindre Nicolas SARKOZY afin de « continuer à être fidèle à [soi-même]»…  


[1] - Ségolène ROYAL a construit son image par rapport à Nicolas SARKOZY, jusqu’à reprendre ses mots, le président de l’UMP s’est plutôt positionné par rapport à la gauche.

[2] - Juan ALONSO y voit une conséquence directe de l’adoption par les politiques des grands principes de la société de consommation.